Le Génie de Naoned
Tous les océans ont leurs légendes.
Depuis que les hommes ont eu l’imprudence de quitter la terre ferme, ils peuplent les océans de ce qu’ils ne savent pas expliquer.
Ulysse dut se faire attacher au mât de son navire pour ne pas succomber au chant des sirènes. L’Écosse évoque le monstre du Loch Ness. D’autres jurent avoir aperçu, entre deux vagues, des serpents capables d’enserrer un navire tout entier, des monstres tapis sous les eaux, des marins engloutis par des créatures sans nom, des vaisseaux fantômes condamnés à errer sans jamais trouver de port.
Pendant des siècles, les cartes elles-mêmes prévinrent les imprudents : au-delà du monde connu commençait le territoire des monstres.
Lorsqu’on met le cap au Nord, les histoires ne deviennent pas plus rassurantes.
Là-haut, à mesure que les côtes s’effacent dans la brume et que la mer prend les couleurs du ciel, les légendes changent de langue mais pas de nature. Elles parlent de trolls, d’esprits, de créatures cachées dans les forêts ou sous les flots. Elles racontent des hommes partis sur la mer et qui n’en revinrent pas tout à fait les mêmes.
Quelque part entre la mer du Nord et la Baltique, il reste difficile de regarder longtemps la brume sans imaginer qu’en surgira bientôt une voile carrée, suivie d’une proue sculptée en tête de dragon et de quelques blonds aux cheveux longs, qu’on appelle les Vikings.
Alors, lorsque nous avons embarqué sur Naoned et mis le cap vers les mers baltiques, nous savions qu’il fallait nous préparer à l’inconnu.
Nous avions envisagé les tempêtes.
Les monstres marins.
Les drakkars.
Les Vikings.
Peut-être même, à la faveur d’une nuit de brume, quelque apparition dont nous aurions ensuite débattu pendant des années autour d’un verre.
Ce que nous n’avions pas envisagé, c’est que la créature serait déjà à bord.
Elle ne se montra pas tout de suite.
Les premières manifestations furent presque imperceptibles.
Une voix.
Ou plutôt quelque chose qui ressemblait à une voix.
Un grondement sourd venu des profondeurs de Naoned, qui semblait remonter des entrailles mêmes du bateau.
Au fil des heures, puis des jours, les manifestations devinrent plus fréquentes. Et surtout, plus intelligibles.
Du grondement finit par émerger une phrase :« Trop près du vent… »
Nous nous regardâmes.
La chose savait. Elle n’avait besoin ni de voir la mer, ni de regarder les voiles. Depuis l’obscurité de son antre, elle semblait capable de sentir le bateau, ses mouvements, ses hésitations, jusqu’aux errements de celui qui tenait la barre.
Bientôt, elle formula des reproches plus construits.
Puis parfaitement articulés.
« Qui m’a foutu cette bande d’incapables ? »
À ce stade de l’expédition, il devenait difficile de nier l’évidence.
Quelque chose vivait à bord de Naoned.D’autres phénomènes inexpliqués vinrent rapidement confirmer nos soupçons.
Lorsqu’un départ à six heures était annoncé la veille, le moteur de Naoned se mettait mystérieusement en marche à six heures tapantes.
Pas 5 h 59.
Pas 6 h 02.
Six heures.
Des tee-shirts bleus disparaissaient régulièrement dans une couchette tribord, engloutis par des profondeurs dont aucun membre de l’équipage n’osa jamais entreprendre l’exploration complète.
Un exemplaire du Canard enchaîné fut aperçu à plusieurs reprises aux abords de la tanière.
Mais le plus troublant restait le lien que la créature semblait entretenir avec Naoned.
Une voile faseyait : elle surgissait.Le barreur remontait trop près du vent : elle grondait.
Une manœuvre exigeait soudain une paire de bras supplémentaire : elle apparaissait.
Puis, l’ordre des choses rétabli, elle disparaissait à nouveau dans les profondeurs et semblait replonger dans un sommeil dont rien, pensions-nous, ne pourrait plus la tirer.
Jusqu’au prochain faseyement.
Nous avons d’abord envisagé de nous en débarrasser.
L’hypothèse fut rapidement abandonnée
D’une part, nous ignorions comment.
D’autre part, nous commencions à soupçonner que la créature connaissait beaucoup mieux le bateau que nous.
Nous choisîmes donc la voie qu’ont toujours privilégiée les grands explorateurs lorsqu’ils rencontrent une espèce inconnue : l’observation.
Puis nous tentâmes d’établir le contact.
C’est ainsi que nous fîmes une découverte capitale.
La créature pouvait être apprivoisée.
Les premiers essais avec des olives furent encourageants. Les Digestives produisirent des résultats remarquables.
Convenablement nourrie, la créature grognait moins. Elle pouvait manifester des signes évidents de contentement et, dans certaines circonstances, il semblait même possible de s’attirer ses faveurs.
Nous avons donc appris à vivre avec elle.À l’entendre avant de la voir.
À la voir surgir, puis disparaître.
À la regarder grogner, grignoter, puis regagner les profondeurs.
Nous avons appris à ne plus nous inquiéter de ses longues absences et à attendre, simplement, qu’elle juge le moment venu de réapparaître.
Car peu à peu, une évidence s’imposa.
Ses apparitions n’avaient rien d’aléatoire.
Elle savait.
Elle savait quand il était l’heure de partir.
Elle savait quand le barreur serrait trop le vent.
Elle savait quand une voile était mal réglée.
Elle savait quand le bateau réclamait une paire de mains.
C’est alors que nous avons compris.
Nous étions partis vers le Nord en espérant — ou en craignant — rencontrer les créatures des vieilles légendes.
Aucun vaisseau fantôme n’avait croisé notre route.
Pas le moindre drakkar n’avait surgi de la brume.Et pourtant, depuis le premier jour, Naoned transportait bien à son bord une créature surnaturelle .Un génie.
Un génie marin, certes, et d’un modèle assez particulier.
Car le génie de Naoned ne sort pas de sa lampe lorsqu’on la frotte.
Il sort quand la voile faseye.
Aux prochains équipages de Naoned, il nous appartient donc de transmettre ce que nous avons appris.
Vous aurez beau frotter le pont.
Frotter la coque.
Astiquer les winchs.
Jamais le génie de Naoned ne vous accordera trois vœux.
En revanche, si un jour une voix s’élève soudain des profondeurs de Naoned, ne vous inquiétez pas.
Et si vous souhaitez vous attirer ses faveurs, regardez du côté de la couchette tribord. Nous y avons laissé quelques olives et un paquet de Digestives.
Bonne nav à vous !
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